"Son plan, pour parvenir à dominer la France, se fonda sur trois bases principales : contenter les intérêts des hommes aux dépens de leurs vertus, dépraver l'opinion par des sophismes, et donner
à la nation pour but la guerre au lieu de la liberté. Nous le verrons suivre ces diverses routes avec une rare habileté. Les françois, hélas ! ne l'ont que trop bien secondé ; néanmoins, c'est à
son funeste génie surtout qu'il faut s'en prendre.
Nous avons déjà vu que le général Bonaparte fit décréter une constitution dans laquelle il n'existoit point de garanties. De plus, il eut un grand soin de laisser subsister les lis émises pendant
la révolution, afin de prendre à son gré l'arme qui lui convenoit dans cet arsenal détestable.
Les commissions extraordinaires, les déportations, les exils, l'esclavage de la presse, ces mesures malheureusement prises au nom de la liberté, étoient fort utiles à la tyrannie.
Un chef habile, à l'ouverture de ce siècle, auroit pu rendre la France heureuse et libre sans aucun effort, seulement avec quelques vertus.
Napoléon est plus coupable encore pour le bien qu'il n'a pas fait, que pour les maux dont on l'accuse.
Le plus grand crime de Napoléon, toutefois, celui pour lequel tous les penseurs, tous les écrivains dispensateurs de la gloire dans la postérité, ne cesseront de l'accuser auprès de l'espèce
humaine, c'est l'établissement et l'organisation du despotisme.
Il l'a fondé sur l'immoralité ; car les lumières qui existoient en France étoient telles, que le pouvoir absolu ne pouvoit s'y maintenir que par la dépravation, tandis qu'ailleurs il
subsite par l'ignorance".
D.M...texte privé...merci ..pour vos lectures.
Anne-Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, connue sous le nom de Madame de Staël, (Paris, 22 avril 1766 - 14 juillet 1817), romancière et essayiste suisse romande.
Fille du banquier genevois Jacques Necker, ministre de Louis XVI, et de la Vaudoise Suzanne Curchod, elle est élevée
dans un milieu d'intellectuels, qui fréquentent notamment le salon de sa mère (Buffon, Marmontel, Grimm, Edward Gibbon, l'abbé Raynal et Jean-François de La Harpe). Elle épouse en 1786 le baron Erik Magnus de Staël-Holstein (1749-1802), ambassadeur de Suède, son aîné de dix-sept
ans. Madame de Staël mène une vie sentimentale agitée, et entretient en
particulier une relation orageuse avec Benjamin Constant, écrivain et homme politique franco-suisse,
rencontré en 1794.
Sa réputation littéraire s'affirme avec trois ouvrages :
-
Lettres sur les ouvrages et le caractère de Jean-Jacques Rousseau (1788),
-
De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (1796),
-
De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800)
Chassée de France par Napoléon Bonaparte qui la considère comme une redoutable intrigante, elle s'installe dans
le château familial de Coppet d'où elle fait paraître Delphine (1802), Corinne ou l'Italie (1807) et De l'Allemagne (1810/1813[1]).
Veuve en 1802, elle se remarie en 1811 avec un jeune officier genevois,
Albert de Rocca, et rouvre son salon parisien sous la Restauration. Elle meurt en 1817 peu de temps après l'attaque de
paralysie qui la terrasse durant un bal chez le duc Decazes, laissant inachevées ses Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, ouvrage posthume publié
en 1818.
Le 3 janvier 1798, Talleyrand lui ménage une entrevue avec le général Bonaparte, en
qui elle voit un libéral appelé à faire triompher le véritable idéal de la Révolution; elle le rencontre plusieurs fois par la suite. Impressionnée, elle l’assaille de questions : « —
Général, quelle est pour vous la première des femmes ? — Celle qui fait le plus d'enfants, Madame » lui aurait-il répondu.
Madame de Staël perd ses illusions après le coup d'État du 18
Brumaire et la promulgation de la Constitution de l'an VIII. Beaucoup doivent
commencer à vivre dans la clandestinité, et c'est dans l’interdit qu’elle continue son œuvre de philosophie politique. Plutôt que se réfugier dans le silence, elle publie les romans qui lui
valent une grande célébrité, mais elle commence aussi un exil qui ne ferait que s’accentuer.
L’exil
En 1803, l'exemple de Madame de Staël, éloignée de Paris dont elle ne doit pas s’approcher de moins de « quarante
lieues », est représentatif du combat inégal, que peuvent se livrer le pouvoir absolu et l'individualité d'un écrivain. Avec la publication de Delphine, roman où se mêlent les
questions politiques et sociales de son temps, l'anglophilie de l'époque, la supériorité du protestantisme sur le catholicisme, le divorce, qui dénonce ouvertement la régression à tous points
de vue de la condition féminine, malgré la Révolution, les malheurs des femmes auxquelles les condamne leur position dans la famille patriarcale. Cela n’est évidemment pas pour plaire à
Napoléon, devenu empereur, à qui on doit un Code civil français répressif à l’égard des femmes,
mises sous tutelle, perdant les droits et les acquis de la Révolution qu’elles vont mettre plus d’un siècle à recouvrer.
Cela lui vaut, en revanche, un immense succès dans toute l’Europe — également des critiques, virulentes, attisées par l’hostilité de l’Empereur à son encontre.
Veuve en 1802, elle entretient une longue relation avec Benjamin Constant, rencontré en 1794, qui l'accompagne dans son exil. Vaudois
comme elle, il est en définitive issu de la même région et protestant comme elle, mais il aime vivre seulement à Paris. Il ne parvient à se fixer ni auprès d’elle ni ailleurs. Cette liaison,
longue et orageuse, est l’une des plus surprenantes que nous ait laissée l’histoire du monde littéraire. « Je n’avais rien vu de pareil au monde » écrit-il, « J’en devins
passionnément amoureux ». Mais la volonté de tout régenter de Madame de Staël, et les tromperies de Benjamin Constant, font qu'ils se séparent après une demande en mariage que Madame de
Staël refuse. Elle se remarie en 1811, avec Albert de Rocca, jeune officier suisse beaucoup plus jeune qu'elle.
Benjamin Constant s'éprend de Madame Récamier, dans une passion malheureuse. Son ancienne amante
écrit de lui : « Un homme qui n’aime que l’impossible ».
De la fin de l'année 1803 au printemps 1804, Madame de Staël fait avec
Benjamin Constant un voyage de plusieurs mois en Allemagne, où elle est reçue dans les cours princières comme un chef
d’État. Elle y apprend l’allemand, et rencontre Schiller, Goethe, et tout ce que l’Allemagne compte alors d’artistes. Elle y découvre une littérature inconnue en France, qu’elle fait
connaître aux Français avec son ouvrage De l’Allemagne, où elle dépeint une Allemagne sentimentale et candide, image qui eu une grande influence sur le regard que les Français ont
porté sur l'Allemagne durant tout le XIXe siècle. Elle entreprend également un voyage en Italie à la fin de la même année. Il faut, dit elle, avoir « l’esprit européen ».
De retour au château de Coppet, le seul endroit où elle peut vivre dans l’Europe napoléonienne, elle y commence Corinne ou l’Italie, roman dans lequel l’héroïne, à la recherche de son
indépendance, meurt de cette recherche.
Après la parution de De l’Allemagne, imprimé en 1810, saisi sur ordre de Napoléon, et publié en France seulement en
1814, commencent véritablement pour Madame de Staël les « années d’exil », provoquées par la parution de son violent
pamphlet contre l'Empereur, qui la pourchasse et la fait espionner sans trêve, lui interdisant toute publication. Elle s'enfuit avec ses deux enfants encore en vie et son mari, Albert de Rocca.
Espérant rallier l’Angleterre, elle est contrainte de passer par la Russie et séjourne à Saint-Pétersbourg, où elle est accueillie par Pouchkine[4]. Là, elle prend des notes pour le futur De la Russie et des royaumes du Nord — qui ne paraît qu’après sa mort.
Elle parvient enfin à se réfugier à Stockholm, auprès de Bernadotte, devenu prince
héritier du trône de Suède, où elle devient l’inspiratrice d’une alliance antinapoléonienne, acquérant ainsi une stature politique. Elle rejoint l’Angleterre en 1813, rencontre à Londres le
futur Louis XVIII, en qui elle souhaite voir un souverain capable de réaliser la monarchie
constitutionnelle. Elle rentre en France au printemps 1814, après avoir publié outre-Manche Sapho, où reparaît le thème de
la femme géniale et incomprise qui finit par mourir de douleur et d’amour, ainsi que ses Réflexions sur le suicide.
La postérité
De retour à Paris, elle reçoit rois, ministres et généraux. Dans une Europe qui n’a encore connu, en fait de femme influente, que quelques souveraines et favorites (à l'image de la marquise de Pompadour), Madame de Staël a une réelle ambition politique, après avoir espéré jouer le rôle de
conseillère de Napoléon. Combative et passée à l’opposition, elle est une activiste et une propagandiste. Durant le premier exil de Napoléon, bien qu'alliée avec circonspection aux
Bourbon[5], elle fait prévenir l'empereur d’une tentative d’assassinat[6], et celui-ci, pour la rallier à sa cause, lui fait
promettre le remboursement d’une somme jadis prêtée par son père au trésor[7]. Elle visite Joséphine, pourtant très malade, au château de Malmaison pour lui demander ce qu’a été sa vie avec l’empereur.
L’histoire littéraire laisse d’elle l’image d’une femme mijaurée[8], excessivement sentimentale[9], possessive et tyrannique en amitié et en
amour[10]. C'est surtout une pionnière dans bien des domaines ; en littérature, elle popularise en France le mot de « romantisme »[11], introduit par Pierre Le Tourneur[12]. Dans ses romans elle présente les femmes comme
les victimes des contraintes sociales les empêchant d’affirmer leur personnalité. Elle revendique le droit au bonheur pour toutes, et pour elle-même. Cette revendication de droit au bonheur qui
se confondait avec le droit d’aimer est reprise par George Sand. Madame de Staël est une femme moderne dans une Europe
qu’elle parcourt et décrit en tous sens.